Dimanche 7 décembre 2008 7 07 12 2008 19:18

« A la demande de quelques personnes, voici les textes de quelques homélies dominicales afin que vous ayez le texte pour poursuivre la méditation, texte d’ailleurs un peu modifié parfois, et sans les quelques digressions orales qui l’ont rendu plus vivant, il n’est pas certain que vous retrouviez l’ambiance qui vous a plu, encore moins le ton de la voix… » Nathanaël

 

 

23° dimanche année A…Rm 13, 8-10 ; Mt 18 15-20.

Je me propose de commenter la 2° lecture, en particulier Rm 13,8 : « n’ayez de dette envers personne, sinon celle de l’amour mutuel…L’accomplissement parfait de la loi, c’est l’amour »


Nous allons faire un petit voyage en Europe et en Inde.
 Dans les langues indo-européennes, il y a  un lien entre dette,  devoir,  faute, culpabilité.

En hébreu par exemple, hub (être coupable), a pour dérivé hob (dette), et hobah (oblgation, devoir)

Le devoir est dette quand il est obligation non de faire, mais de rendre, restituer.

Il y a dette quand la tâche ou la dépense ou le sacrifice que le devoir exige est présenté, pensé comme une restitution, un retour, une compensation.

En sanscrit, La dette est perçue comme une lacune, un manque (pour le débiteur) : payer sa dette, c'est combler ce vide que l'on porte en soi ou dont on est affecté. Regardons un peu plus attentivement le riche cas de l’Inde.

La dette est une gêne externe, une entrave dont on cherche à se libérer. Le dieu qui, dans le Veda, tient emprisonné le débiteur qui ne s'est pas acquitté, c'est Varuna, dieu « lieur » par excellence : le nœud coulant de Varuna enserre le débiteur, tout prêt pour l'étrangler si, l'échéance venue, il ne peut payer ce qu'il doit.

(Si vous avez ce sentiment, c’est donc Varuna, et pas Jésus ! Jésus, lui, va payer la dette, notre dette. Nous, nous ne pouvons payer la dette. Mais continuons le petit voyage en Inde)

La dette est aussi « un poids écrasant et inerte ». Vous voyez, à travers ce petit voyage trop bref à travers les langues que c’est là un sentiment universel la dette. Bien sûr il y a  les dettes qui concernent les relations humaines, argent par exemple, mais il y a  plus profond.

Pour l’hindou, elle est en effet contractée en naissant et elle est un « devoir mourir ». (Apparaît le lien dette-mort, qui rejoint le sacrifice)

En fait L'homme, dès qu'il naît, naît à l'état de dette. La dette originaire, constitutive, n’est pas quelque chose qui affecte l'homme : elle est l'homme.

Par la naissance l'homme est installé dans la condition, le statut de débiteur.

Ce statut lui-même se concrétise et se diversifie en une série de devoirs ou de dettes partielles, qui sont invoqués, dans les Codes hindous, pour justifier les règles de droit positif qui organisent le régime de la dette matérielle.

La dette est un très grand malheur, une figure de la mort. Le créancier est Yama, le dieu de la mort.

Pour se libérer de la dette envers la mort, il n'y a que deux moyens : satisfaire le créancier, donc, en l'occurrence, s'abolir soi-même ; ou bien se mettre hors de son atteinte, ce qui revient en fait à nier la dette, non à s'en acquitter ; la première est celle du suicide obligatoire, la seconde, celle de la délivrance, qui abolit même le cycle abominable des réincarnations, mais cela viendra plus tard dans la pensée hindou.

Concrètement, l'être endetté, dépositaire de la mort, s'arrange de sa dette en la fractionnant, en substituant (en fait en ajoutant) au créancier unique des créanciers multiples, en inventant des procédures qui permettent un paiement échelonné et qui font du déroulement même de la vie humaine un moyen de s'acquitter : on ne vit pas malgré mais par la dette. Le paiement des dettes partielles n'annule pas la dette globale, mais il la diffère. La dette, donc, est ce qui structure la vie de l'individu en tant qu'il est mortel mais aussi en tant qu'il est lié à ses ancêtres et à sa descendance.

 

Il y a  en l’homme, quelle que soit sa religion, un sentiment diffus ou très présent de dette, envers quoi ? Envers qui ? Ce sont des questions que vous pouvez vous poser. Est-ce la religion qui favorise la dette, et l’athée serait alors libre ? C’est à voir. La  dette est liée à une faute, un devoir quelconque, une culpabilité, ce sont les langues qui nous enseignent là-dessus, et les langues anciennes disent une vérité sur l’homme, car les hommes élaborent des langues en fonction de ce qu’ils portent en eux.

Qu’en est-il dans la Bible ?

Nous venons de voir qu’en payant ses dettes partielles, l'homme hindou s'est racheté ; c'est-à-dire qu'il s'est acheté une personne distincte de ce qui est la propriété de Yama.Mais la dette, l’homme de la bible ne peut la payer, « nul ne peut payer à Dieu sa rançon » (Ps 49,8). Il va rencontrer quelqu'un qui va payer sa dette : Is 43,3-4 : « Car je suis Yahve, ton Dieu, le Saint d'Israël, ton sauveur. Pour ta rançon, j'ai donné l'Egypte, Kush et Séba à ta place. Car tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t'aime. Aussi je livre des hommes à ta place et des peuples en rançon de ta vie. »

C’est surtout Jésus qui va se donner en rançon , Mt 20,28 : « C'est ainsi que le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude. » « Payer sa rançon à l’ennemi » sera le détruire.

Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s'est livré en rançon pour tous. (1 Tm 2,5-6)

Et ce n’est pas une élaboration forcée et tardive, on rencontre cela dès Abraham : « Si Abraham tint sa justice des œuvres, il a de quoi se glorifier. Mais non au regard de Dieu! Que dit en effet l'Ecriture ? Abraham crut à Dieu, et ce lui fut compté comme justice.(Rm 4,2)

«  A qui fournit un travail on ne compte pas le salaire à titre gracieux : c'est un dû ; mais à qui, au lieu de travailler, croit en celui qui justifie l'impie, on compte sa foi comme justice. »(Rm 4,3-5)

Car c'est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu ; (Eph 2,8)

Ce que les chrétiens pensent, et ce que nous vivons j’espère, dans cette zone trouble de la dette-faute-culpabilité-devoir, c’est que nous sommes rachetés, nous n’avons pas à payer, pour la bonne raison que « pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu. » Nous pouvons en même temps  rencontrer des expressions du genre « faire son salut », ce n’est pas contradictoire, c’est en temps que nous participons à ce salut, et Dieu veut nous élever en nous faisant collaborer à ce salut. (Ph 2,12, « travaillez à accomplir votre salut »)

Cette dette, qu’elle soit obscure ou connue, est donc payée par Dieu, sur la croix.

Dieu nous libère du joug de l’esclavage de se sentir en dette et de payer par divers sacrifices plus ou moins inutiles. Il le fait en aimant totalement sur la Croix, et en ressuscitant. Dieu ne veut pas le sacrifice, « c’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice, je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs ».

Après ces longs détours nous revenons au verset de la lettre aux Romain. Vous comprenez, ce que Dieu veut ce n’est pas le sacrifice,  c’est l’amour mutuel ( Quand deux ou trois…), qui entraîne certains sacrifices.

Donc nous n’avons plus de dette, grâce au Christ, et d’ailleurs nous n’avons pas de quoi payer notre rançon. N’ayant pas de quoi la payer et étant racheté, nous sommes libres. Etant libres, nous pouvons aimer. Etant libres, sans dette, nous pouvons aimer en vérité et non d’une manière confuse et obligée. Etant libéré par l’amour livré en croix, la dette, s’il en est une, devient amour : « n’ayez pas d’autre dette que celle de l’amour ». Si nous avons des devoirs (qui est donc le même mot dans les langues indo-européennes), familiaux, sociaux, c’est par amour qu’ils s’accomplissent :
« L’accomplissement parfait de la loi, c’est l’amour ».
Dans notre vie nous pouvons discerner quel genre de dette-devoir nous avons : par ex une personne qui a un fils qui fait du sport, celui-ci meurt et un des parents se fait un devoir de devenir supporter de l’association sportive, ou bien président, etc.… « Se faire un devoir de… » est souvent lié à la dette, à la culpabilité. Quelles sont les missions que nous nous donnons ? Nous avons vu que la dette avait un aspect de lien, et Varuna était le dieu « lieur »…quels sont nos liens amers, mortels, quelles sont nos dettes ? Comment laissons-nous Dieu purifier nos liens pour que la seule dette soit celle de l’amour, ce qui indique une relation. Une relation mais pas un lien « lieur ». Nous pourrons dire ainsi que nous sommes en lien les uns avec les autres, plutôt que de dire que nous sommes liés les uns aux autres.

Que la dette soit transformée en amour, par l’amour.

Par ta Croix, Jésus de Nazareth, tu as brisé nos liens de mort, nos dettes. Purifie-moi de mes liens, de mes dettes.

 

 

Par Nathanaël
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